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M. Jacques Neirynck toujours au milieu

 

« L’élection de M. Blocher, faite au nom du système de la concordance, vise à la détruire. Les Européens doivent accepter de vivre dans une communauté multiculturelle. Si l’on ne parvient pas à rétablir la concorde pendant cette législature-ci, alors il faut passer à un régime majorité /opposition»

Jacques Neirynck est l'auteur d'une centaine de publications scientifiques dont quatre livres plusieurs fois traduits. Ecrivain, il est auteur de plusieurs romans. Il s'est engagé également politiquement et fut conseiller national de 2000 à 2003, fonction dans laquelle il a particulièrement agi pour la cause de la formation et de la recherche.

On parle, aujourd’hui, d’un processus de polarisation des partis, entre la gauche et la droite. Comment voyez-vous l’avenir de la scène politique en Suisse ? 

C’est une situation très dangereuse. En 1992, la Suisse a refusé de faire le premier pas pour rentrer dans l’Union européenne, et là, au fond, on a commis une espèce de crime. L’Histoire va dans le sens de construire l’Europe pour la pacifier. Refuser de participer à ce travail en commun c’est aussi ne pas faire son devoir. C’est ça l’important : le devoir de la Suisse est de s’occuper de l’Europe. Dès lors, les Suisses se sont fermés sur eux-mêmes ; c’est un peu comme les enfants autistes ou les paranoïaques. Ce sont des gens qui commencent à devenir fous, qui voient la menace partout, qui n’ont plus de communication avec les autres, et qui s’enferment. Cela se fait de plusieurs façons en Suisse. Il y a le renfermement patriotique à l’égard de l’UDC. Les Suisses ont toujours raison et le reste du monde a tort. C’est une folie collective. Puis, il y a les socialistes qui créent une lutte sociale en disant que si ça va mal en Suisse, c’est la faute des riches. Taxons les riches et puis tout ira bien. Ce sont deux anecdotes symétriques. L’UDC dit que c’est la faute des étrangers et les socialistes disent que c’est la faute des riches. Personne ne dit : « c’est ma faute ». La politique suisse, pendant longtemps, était faite au centre avec les deux partis dominants : PRD et PDC. Pendant 50 ans, ce fut un gouvernement de concordance. L’élection de M.Blocher, faite au nom du système de la concordance, vise à la détruire. C'est-à-dire que cela peut engendrer la guerre civile.

Vous ne partagez donc pas l’avis répandu qui dit que M. Blocher est plus sage entre les sept que loin d’eux.

La preuve que ce n’est pas vrai c’est qu’à l’intérieur ce conseiller fédéral ne s’entend pas bien avec les autres. Il n’est pas le seul pour l’instant. Le Conseil fédéral est divisé entre des gens qui sont  très conservateurs : Blocher, Schmid, Merz, et puis : Leuenberger et Calmy-Rey qui sont plutôt progressistes. Le Centre est réduit à Deiss et à Couchepin. C’est insuffisant. On ne peut pas gouverner avec deux personnes qui sont disposées à s’entendre, à chercher une solution de compromis face à cinq qui n’ont qu’une seule idée en tête : se disputer, le faire savoir au dehors de façon à en tirer un bénéfice lors des prochaines élections.

Je comprends que Le Conseil fédéral ne marche plus et que la formule magique est dépassée. Alors, quelle est la solution à votre avis ?

Il y a une semaine j’ai publié un article où j’ai dit que la concordance est intéressante pour obliger les gens à s’entendre. Elle doit servir à construire la concorde, c'est-à-dire l’union des cœurs. Si l’on ne parvient pas à rétablir la concorde pendant cette législature-ci, alors il faut passer à un régime majorité/opposition. Il faut aussi dire qu’il n’y a pas qu’un gouvernement de droite ou de gauche possible ; il y a aussi un gouvernement du centre qui ne se  relie ni à la gauche ni à la droite. Mon seul espoir lors de la prochaine élection, c’est de réussir à expliquer aux gens qu’ils ont voté vers l’extrême et qu’il faut voter pour un centre suffisamment fort car, par sa nature, il tiendra compte à la fois de ce que la gauche et la droite veulent, en essayant de trouver des solutions pour satisfaire la plupart des citoyens.

Votre dernier roman « L’Attaque du Palais fédéral » est un pronostic ou une alerte ?

C’est un roman thriller qui décompose le pouvoir fédéral. Confronté à une crise, facile à imaginer dans le contexte actuel, comment réagira-t-on face à ça ? Très mal. Ce serait la panique totale et il y aurait une vacance du pouvoir. C’est ça l’objectif du roman. En fonction de la mythologie suisse, on dit qu’on a le peuple le plus sûr, le plus intelligent, le plus gentil du monde, et que la violence ne peut pas se produire ici. Je pense que ce sont des choses qui peuvent arriver en Suisse aussi.

Et votre livre, avec M.Tareq Ramadan, « Peut-on vivre avec l’islam ? » Pourquoi ce titre-là ? En fait, est-ce qu’on peut vivre sans l’islam ?

« Peut-on vivre avec l’islam ? » n’était pas mon titre. Le mien était plus simple et positif, c’était « Vivre avec l’islam ». De toute façon, il y a une communauté islamique importante due à la migration dans toute une série de pays importants comme l’Allemagne, l’Angleterre, la France… Le problème est donc de savoir comment on va vivre avec l’islam, comment on va accepter, pour la première fois en Europe, une société multiculturelle que l’on a toujours refusée. Pour la première fois en Europe, on va dire sérieusement si l’on accepte une société multiculturelle ou si on ne l’accepte pas. C’est bien le problème en Suisse et c’est bien le problème avec quelqu’un comme M. Ch. Blocher. L’UDC et puis maintenant le PEV, qui est en train de monter, sont des réactions non pas contre l’islam, mais pour vivre dans une culture homogène. C’est extrêmement dangereux. On l’a vu pendant la deuxième guerre mondiale avec la communauté juive.

 Alors, quelles sont, a votre avis, les mécanismes possibles pour envisager la réalité d’une communauté musulmane qui est là avec des valeurs qui ne sont pas toujours compatibles avec celles de la Suisse et de l’Europe ?

Il faut faire des efforts dans les deux directions. J’ai devant moi la déclaration des Droits de l’Homme version française, de 1789. Les articles 3, 4, 5, 6 disent : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. » Si l’on prend ces règles-là, on peut les opposer aux islamistes qui voudraient mettre la charia au-dessus de la loi civile. On peut les opposer aux xénophobes qui veulent, en plus de la loi civile, imposer un Etat de coutume.. Je suis opposé aux deux attitudes : aux islamistes qui disent que la charia est plus importante que la loi civile et aux xénophobes qui disent qu’en plus de la loi civile, il est encore possible d’imposer toutes sortes des choses et, en particulier, de ne pas naturaliser ceux qui n’observent pas nos mœurs, nos coutumes, notre culture.

Les islamistes, les « modernisateurs » disent que les valeurs de l’islam sont valables pour tous les temps et dans tous les lieux. N’est-ce pas une sorte d’islamisation de la modernité ?

Islamiser la modernité ne me dit rien. La loi civile dit qu’il y a suffisamment de citoyens dans ce pays pour interdire la peine de mort. C’est la volonté du peuple s’il n’y a plus la peine capitale. Le Coran prévoit la peine de mort pour l’adultère, par exemple. Ce n’est pas applicable en Suisse. C’est tout. Ceux qui l’appliqueraient en Suisse  commettraient un meurtre et seraient poursuivis et mis en prison. Dans une société multiculturelle, il faut que la loi civile, qui résulte de la volonté de la majorité des citoyens, s’applique à toutes les communautés. Moi, je ne pense pas qu’il faille islamiser la société dans laquelle nous sommes. Il faut créer des conditions pour que les musulmans ne soient pas persécutés. Il ne faut pas essayer de leur appliquer plus que la loi, particulièrement sur des points qui ne dérangent personne comme le cimetière musulman et le port du voile. En sens inverse, il ne faut absolument pas que des groupes islamistes annoncent comme objectif qu’ils veulent mettre la charia à la place de la loi civile. Ça c’est la guerre.

L’islam de nos jours est assez politisé. Certaines demandes des musulmans reflètent davantage des besoins idéo-politiques que des devoirs religieux. Comment voyez-vous la chose ? 

L’islamisme en tant que mouvement politique, en le distinguant de l’islam en tant que religion, n’a sa place ni en Europe ni dans le reste des pays arabes. Ce n’est pas comme ça que les pays arabes vont se développer économiquement et avoir des relations normales avec  le reste du monde, surtout quand on emploie des procédures terroristes comme celles qui sont utilisées en Irak à l’égard de la population irakienne. Les islamistes ont fini par tuer davantage d’Irakiens que d’Américains. C’est une voie sans issue. C’est aussi une réaction normale à l’agression de l’Occident qui vise une seule chose : le pétrole ! L’Occident s’intéresse au Moyen-Orient, mais il ne s’intéresse absolument pas à une partie de l’Afrique où il n’y a ni pétrole ni minerai. Le livre que j’ai écrit avec Tariq Ramadan est essentiellement un livre de paix. Les Européens doivent accepter de vivre dans une communauté multiculturelle et l’islam doit accepter de ne pas considérer la charia comme supérieure à la loi civile.