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Hani Ramadan reconnaît les choses
« Je reconnais qu'il y a un devoir de réserve qu'il faut respecter. Je ne
crois pas qu'il y ait des conflits entre la loi divine et la loi
laïque. La prise de position, nouvelle en France, vise la communauté
musulmane en tant que telle et non pas simplement les
Licencié en lettres françaises, en langue et civilisation arabes, docteur en philosophie et enseignant, M.Hani Ramadan est actuellement directeur du centre islamique de Genève, ville dont il est natif. Il est l'auteur de plusieurs livres et d'un grand nombre d'études et d'articles sur l'islam, dont certains ont provoqué de vifs débats. Suite à son article paru dans Le Monde, il fut exclu du corps enseignant. Une démarche pour sa réintégration est toujours en cours. Objectif Réussir a rencontré M. H. Ramadan et a discuté avec lui des questions actuelles de l'islam en Suisse et en Europe. Il y a deux ans, vous avez écrit votre fameux article «La charia incomprise.» Voyez-vous des raisons pour écrire, aujourd'hui, un article titré «Hani Ramadan incompris» Aujourd'hui, ce qui est très important, c'est que nous allions dans le sens d'un dialogue des civilisations qui soit ouvert, où on cherche à comprendre les autres selon leurs propres valeurs et selon leurs références. Ça signifie qu'il est très important de dépasser une forme d'ethnocentrisme qui se traduit par l'idée que nous sommes les seuls détenteurs de la vérité, des valeurs universelles et que d'autres civilisations ne correspondent pas ou ne sont pas à la hauteur de ces valeurs. Aujourd'hui, dans le dialogue des civilisations, je pense qu'il faut faire preuve d'une certaine modestie qui nous permettrait de comprendre les autres selon leurs propres références. Cela n'empêche pas un autre aspect des choses, soit que les musulmans vivant ici, en Occident, comme toute autre population, sont tenus de respecter les règles en vigueur et, de respecter aussi un certain nombre de notions qui relèvent des droits humains, de la démocratie, à partir du moment où ils acceptent de s'intégrer Il est clair que des réglementations islamiques ou la loi divine de l'islam ne sont pas toujours concordantes avec des réglementations normatives d'un État laïc. Alors, qu'est-ce qu'on fait dans les cas où le conflit est inévitable ? Je ne pense pas qu'on puisse avoir des conflits. Je vous donne un exemple : dans les règles de l'islam, il y a une possibilité de polygamie. Ce n'est pas obligatoire, mais c'est possible. Je vis ici, en Suisse, où on interdit la polygamie. Si je regarde, au premier niveau, je vais dire qu'il y a des contradictions entre ces principes et les principes de notre Confédération. Très bien. Mais il n'y aura pas de principes à partir du moment où moi, j'estime qu'un musulman peut être monogame. La loi islamique autorise la polygamie, mais ne nous oblige pas à cela. Si un musulman a choisi de s'intégrer dans le système dans lequel il vit, il peut très bien respecter les valeurs de l'islam et respecter les valeurs du pays dans lequel il vit.. Il n'y a donc pas, si on regarde dans les faits, de contradictions. Il est vrai qu'au niveau théorique, le monde laïc et moderne a des valeurs qui diffèrent du monde musulman sur certains points mais, dans la pratique, on voit qu'il y a des possibilités de vivre ensemble. Si la loi islamique est si compatible avec la laïcité, pourquoi, d'après vous, l'islamophobie a commencé de prendre pied en Suisse ? La peur de l'étranger et de l'immigré, aujourd'hui, vient du fait qu'on se trouve, dans les sociétés modernes, en face de musulmans, de plus en plus nombreux. Et parfois, avec le courant d'immigration, les difficultés posent des problèmes d'intégration qui sont réels et qu'il faut savoir gérer. A cela s'ajoute, bien entendu, le tapage médiatique quotidien autour des thèmes qui sont liés à l'islam. Comment les Suisses ne seraient-ils pas inquiets parce qu'ils voient, jour après jour, sur leurs écrans, des drames, des violences, des difficultés, à chaque fois liés au monde musulman ? Dans l'ensemble du monde musulman, vous avez toutes sortes de remous et de difficultés qui font que les gens sont interpellés. Alors, les gens ont des excuses pour avoir des inquiétudes. La réponse aux inquiétudes n'est pas de les nourrir, mais plutôt de chercher à comprendre l'autre. En Suisse, on a un terrain qui est tout à fait remarquable : il est possible de vivre ensemble et de ne pas être, justement, parasité par ces courants extérieurs. Soulignant l'intégration, certains voient le foulard islamique comme une barrière entre les femmes qui le portent et l'entourage. Comment est-ce que vous imaginez un professeur qui vient à l'école vêtu d'un pyjama, car la même logique de la liberté est permise ? Personne ne s'est encore présenté à l'école en pyjama. D'autre part, la musulmane qui choisit de vivre selon une prescription de foi, c'est sa conviction. Elle a interprété les choses, les a comprises dans le sens qu'il s'agit, pour elle, d'une obligation religieuse à laquelle elle répond. Dans le cadre de la culture helvétique, elle est protégée. Parce que la Constitution, de façon tout à fait claire, accorde la liberté religieuse, de conscience, de culte. Une personne qui croit, a la garantie d'appliquer sa foi, de la réaliser et de la vivre selon ses prescriptions. A partir du moment où elle n'est pas habillée de cette façon dans un sens de prosélytisme ou d'une façon agressive, comme un engagement qui relèverait d'autres intentions, mais qu'il s'agit simplement d'une pratique, il n'y a pas de problèmes. D'ailleurs, le Département de l'instruction publique, généralement, l'a compris. Puisque, Dieu merci, à l'heure actuelle, les problèmes ne se posent pas. C'est une bonne chose d'autant plus que c'est justement une façon de l'intégrer dans un cadre laïc qui lui permettra de développer son esprit critique et de faire des choix. S'il s'agit simplement d'un élément éducatif contraignant, ce n'est pas en préconisant l'exclusion qu'on va aider cette jeune fille à se libérer et à réfléchir d'une certaine façon voulue en Occident. C'est justement à l'école, donc dans le cadre laïc, qu'on peut acquérir cela. D'un autre point de vue - sous prétexte de laïcité de l'enseignement - l'autorité française a décidé l'interdiction du port du foulard à l'école. C'est un paradoxe à votre avis ? Il s'agit plutôt d'une laïcité de combat qui considère que, dans l'espace scolaire, il faut forger des esprits et des mentalités qui ont complètement évacué leur religion et un certain nombre de perspectives. Exclure les signes religieux révèle que nous sommes dans un climat qui n'est pas bon et qui ne pose pas le problème comme il le devrait. La laïcité bien comprise signifie, au contraire, que l'État est neutre et qu'il admet, en ce sens-là, toutes les personnes, quelles que soient leur croyance et leur religion, pour autant que soit respectée une base : ne pas contraindre l'autre et ne pas l'exclure. Apprendre à connaître l'autre dans ses différences. Ce qui signifie que les éléments qui peuplent cette laïcité devraient se reconnaître pour ce qu'ils sont. On parle de voile à l'école parce qu'on touche les communautés musulmanes. La prise de position nouvelle en France vise la communauté musulmane en tant que telle et non pas simplement les signes d'appartenance religieuse. Le foulard est-il vraiment un devoir religieux ? Les musulmanes qui ne le portent pas sont-elles moins musulmanes que celles qui le portent ? Ce n'est pas à nous de porter des jugements. Une femme musulmane qui ne pratique pas ce qui est reconnu et qui relève de la loi coranique, et qui dans son cheminement suit une voie qui est la sienne, avec une honnêteté qui est la sienne, Dieu voit ses parcours et ce n'est pas à moi de porter un jugement. Moi, j'ai tendance à dire aux femmes musulmanes voilées : lorsque vous avez à côté de vous d'autres femmes qui ne le sont pas, ne portez pas de jugement. Soyez avec elles comme des femmes dans la foi et respectez le cheminement de chacune. En lisant vos articles et livres, en vous écoutant, les adversités sont une sorte de purification et un rappel à revenir à Dieu. Est-ce qu'on peut dire que les gens dans les pays islamiques se sont éloignés de Dieu, car ils envisagent de nombreuses adversités ? Dans le monde musulman, aujourd'hui, les mosquées sont pleines. Au niveau des populations, il y a beaucoup de ferveur. Mais les peuples, les gens dominés et exploités, c'est une chose, et les dirigeants actuels qui, dans la plupart des cas, n'ont aucune légitimité pour représenter telle ou telle population, c'est autre chose. Au contraire, ils servent très souvent les intérêts de l'Occident qui exploite le monde musulman avec ses richesses. Tout le monde sait cela. La corruption que l'on observe dans les capitales musulmanes est une chose ; le fantastique élan qu'on trouve dans les masses musulmanes qui sont très liées à leurs principes et à l'islam malgré les difficultés de la vie en est une autre Est-ce que ça veut dire, enfin, qu'il faut revenir aux vraies sources de l'islam pour lutter efficacement contre la corruption, l'exploitation et les autres facteurs de problèmes dans le monde musulman ? Ce que je constate, c'est que l'appartenance à l'islam dans ces pays musulmans est une détermination qui consiste à dire que nous voulons aller vers plus de liberté réelle, vers plus de démocratie dans le sens du respect de la volonté populaire. Nous voulons aller vers cette libération des peuples qui leur permettrait de désigner leurs dirigeants et de vivre selon la volonté qui correspond à leur culture, normes et valeurs. En même temps, la tendance qui se dessine, c'est aussi de profiter des acquis de la civilisation occidentale. Pourquoi ne pourrait-on pas bénéficier dans le monde oriental - et notamment dans les pays musulmans - de cette démocratie, de cette liberté fondamentale que l'on observe en Occident ? Parce que les gouvernements occidentaux jouent un jeu en principe pernicieux qui consiste à donner de la légitimité à des dirigeants qui leur permettent de préserver une domination économique et politique sur cette région. Les peuples ne veulent plus ça. Ils cherchent à se libérer. Il est tout à fait évident qu'on retrouve ces sources de libération dans les valeurs même de l'islam. Vous avez été sanctionné dans un pays démocratique où la liberté d'expression est garantie par la loi aussi, lorsque vous avez exprimé votre avis librement ? Il y en a qui pensent que dans la démocratie, tous les citoyens ont la liberté entière. C'est vrai. Jusqu'à cette affaire que j'ai subie, on pouvait supposer que la liberté était vraiment laissée aux fonctionnaires jusqu'à un certain point. Les fonctionnaires savaient qu'ils ont un devoir de réserve, mais restait à préciser un certain nombre de choses. Un enseignant - ou quelqu'un qui représente l'État et ses valeurs - est soumis à certains devoirs de réserve. Dans le cadre de l'enseignement, personne ne me l'a reproché. Mais même hors enseignement, il devra se déterminer de façon à ne pas défendre ou exposer un système de valeurs qui contredit celui des valeurs suisses. Je reconnais qu'il y a un devoir de réserve qu'il faut respecter. Je reconnais les choses. J'aimerais bien respecter votre volonté de ne pas parler de cette affaire, mais la question se pose quand même. Vous n'êtes pas d'accord, aujourd'hui, avec les idées exposées dans l'article que vous avez écrit sous le titre « La charia incomprise » ? Je ne vais pas vous répondre, mais je vais vous dire une chose. Ce qui est très important, c'est ce qui préserve le droit suisse, c'est la liberté de croyance et de conscience. Donc, sur cela, je n'ai pas de compte à rendre à qui que ce soit. Par contre, il y a une limitation au niveau de l'expression. Donc, je ne suis pas obligé de tout dire. Je pense que les dialogues des civilisations doivent continuer dans nos valeurs communes, et puis, on doit essayer de se rapprocher les uns des autres. Sur le reste, je me tairai. |